Immigration clandestine : risquer sa vie à tout prix!

Bord d’une plage en Algérie

Le 26 janvier 2014, Cheick Mohamed Lamine Traoré (Mala) quitte Bamako pour Dakar afin de poursuivre la procédure d’obtention du visa  américain, la  « Green card » des USA,  comme il se doit pour tous les gagnants ressortissants de l’Afrique de l’Ouest. N’ayant pas eu une suite favorable à sa demande de visa et poussé par la soif de l’aventure, Mala se lance dans le vide, sur le chemin de Mauritanie, en février 2014. Passant par l’Algérie, ce jeune  ambitieux se retrouve au fond de la mer libyenne, abandonné à lui-même. Loin des cœurs et des yeux de sa famille, son identité et son corps ne représentaient  que dal au milieu des siens.

Après deux mois de dur labeur (de décembre 2014  à février 2015) sur le chantier de la faculté de droit de Said Hamdin, en Alger, il  décida d’abandonner ses compatriotes maliens pour sa ville précédente (Gardaïa), au sud de l’Algérie,  où nous l’avons rencontré pour la toute 1re fois. Pour nous rejoindre plus tard dans la capitale algérienne, il avait dû mentir  pour obtenir un statut de réfugié auprès du Haut-commissariat aux réfugiés (HCR), antenne d’Alger. Une pratique d’ailleurs courante pour bon nombre d’immigrés.

Mais, comme le dit un adage, « on a beau mentir, la vérité finit toujours par triompher».   Le HCR avait fini par découvrir le pot aux roses.  Sachant que son statut ne sera plus renouvelé à cause de sa faute, Mala fuira les nombreuses patrouilles de la capitale pour rejoindre ses frères Soninkés aussitôt après avoir perçu son dernier salaire le 5 janvier 2015.

Dès son arrivée, il a fait signe de vie pour les Algérois. Quelques jours plus tard, il était injoignable au téléphone. Peu  de temps après, Mala nous envoie un message ainsi libellé: «Salam djo c cmt e le job. G m’excuse vrmt de voyager ss vs informer, mai g été chasser par le jardinier c prkw g décidé brutalmt  d partir. Slt à ts… MALA.» C’est exactement  le dernier SMS que le « clando » a envoyé ; un moyen pour informer ses nombreux  autres camarades du chantier de Said Hamdin.

Le 2 février 2015,  depuis Tripoli, l’un de ses compagnons survivants, qui était aussi son cousin, annonce la mauvaise nouvelle  à travers un appel à partir de Ghardaïa. Celle de la mort de Mala (voir profil facebook). Aussitôt, l’information est vite remontée en Alger.  Un jeudi soir, début de week-end en Algérie, le chantier était devenu si calme.  Ce jour-là, beaucoup de gens ont verbalement renoncé à leur projet  de départ pour l’Europe.

Hélas !  Quelques mois après notre arrivée à Bamako, on apprend que la  plupart  de ces mêmes ouvriers de Saïd Hamdin sont passés par la même voie maritime pour tenter de rejoindre ce qu’ils croient être l’eldorado, notamment la France, l’Italie, l’Espagne, bref l’Europe.

D’après les témoignages, Mala et compagnie  étaient obligés de partir pour deux raisons. Primo,  ils dormaient dans un champ de dattes, où était engagé un seul gardien. Le propriétaire s’était finalement rendu compte que  son jardin  avait été transformé en un camp de réfugiés.

Secundo, Ghardaïa est une zone connue de conflit. A chaque fois que les Arabes et Saabi, autrement dit les mozabites (deux ethnies rivales de la localité),  s’affrontent, les ouvriers de la ville sont souvent privés de travail pendant des jours. Ces  conflits intercommunautaires, liés au foncier, existeraient  depuis 1985.

GREEN CARD

«Mon rêve c’est de me retrouver aux États-Unis d’Amérique », avait toujours ressassé  Cheick Mohamed Lamine Traoré.

Né en 1993, il avait abandonné l’école en 2013 alors qu’il était en 2ème année de la Faculté des sciences économiques et de gestion.   Mala parlait correctement le français, l’anglais, l’arabe, en plus des langues soninké et bambara.

«L’école n’est pas fait pour les fils de pauvres, surtout quand il s’agit de la combiner avec la prise  en charge de certains fardeaux familiaux», avait-il. Il exprimait toutefois son regret d’avoir abandonné  l’école pour ensuite se retrouver coincé dans un autre pays, où son identité n’a pas de place. Faute du système malien !

Subvenir aux problèmes de la famille et étudier étant des tâches difficiles à gérer ensemble, l’enfant de Nara (région de Koulikoro) a donc fait le choix: abandonner les bancs de l’Université  pour voler au secours de sa mère et ses nombreux frères et sœurs. Il s’adonnera ainsi à des travaux physiques, parfois très durs. A l’en croire, il poussait le chariot au grand marché de Bamako pour gagner son pain quotidien. Il était même parvenu à économiser beaucoup d’argent.

A la quête perpétuelle d’un visa américain, le jeune s’embarque dans une fausse  histoire de regroupement  familial pour les  Etats-Unis, avec certains escrocs qui lui piquèrent banalement 3 millions de francs CFA, gagnés à la « queue » de son chariot. Les démarcheurs lui ont en effet établi de faux documents qui vont lui créer plus tard des problèmes, notamment au Sénégal.

«Il ne parlait que de Dieu et de la religion depuis qu’on s’est connu», témoigne Ali Karembé, un jeune diplômé sans emploi domicilié à Daoudabougou. Lui qui  a  inscris Mala au fameux  jeu de la «Green card»  sur Internet. Depuis des années, c’est ce que M. Karembé fait pour beaucoup de personnes. En cas de réussite, il ne refuse pas les cadeaux.  «Bien avant le départ de Mala au Sénégal, il avait lui-même  un mauvais pressentiment.  Je ne savais pas pourquoi », se souvient Karembé.  C’est-à-dire comme si le coup foiré des escrocs allait l’attraper à Dakar. Et c’est exactement ce qui s’est passé.

«J’avais pris mon rendez-vous  pour un mardi 4 février. L’entretien s’est  bien déroulé; on m’avait même remis un ticket à la place de mon passeport dans le but de récupérer mon passeport avec le visa le jeudi 6 février 2014. Je sors de l’Ambassade très fier; quelques minutes après, on m’appelle au téléphone pour me demander de revenir.  J’ai failli être fou ce jour-là. Depuis là, j’ai eu un mauvais pressentiment», nous a confié Mala avant sa mort.

Pour lui, l’agent de l’ambassade américaine a posé la question et lui a tout confirmé. L’ambassade a demandé une chose, d’après lui : aller chercher le même passeport qu’il avait eu à utiliser avec les escrocs de Bamako pour qu’on lui délivre enfin son visa. Le mardi 11 février 2014, il rentre donc à Bamako. Malheureusement, Mala s’est lancé à la quête, sans suite favorable. Pas de résultat jusqu’au 20 février. Il retourna à Dakar. Et c’était le départ pour la Mauritanie, l’Algérie et la Libye.

 DES CHIFFRES

Plus de «3000 personnes meurent chaque année à cause d’immigration clandestine», « 10000 personnes disparait, selon des chiffres avancés par le ministère des Maliens de l’extérieur et de l’Intégration africaine Mais à priori,  c’est un phénomène toujours d’actualité. Grâce à l’immigration, des milliers de familles maliennes sont nourries. «400 milliards de  francs CFA» ;  c’est la contribution de la diaspora malienne chaque année dans leur pays. Une somme qui dépasse l’aide au développement que le Mali reçoit de ses partenaires. En voulait rejoindre l’ «eldorado» à tout prix, Mala était et voulait être davantage l’un de ces nombreuses personnes qui prennent en charge leurs familles et,  au-delà, leurs villages grâce à l’immigration. Hélas ! Les choses se sont passées autrement.

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